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    July 31

    La tour Eiffel

    Totem parisien

    LES 120 ANS DE LA TOUR EIFFEL

    Sophie Lebeuf pour Evene.fr - Juillet 2009


    Passage obligatoire des touristes en visite à Paris, la tour Eiffel fête ses 120 ans. Symbole de la capitale française, elle trône à l'extrémité du Champ de Mars, les pieds dans l'eau. Le vent, la pluie et les guerres n'ont pas vaincu cette géante de fer. La tête dans les nuages, la vieille fille flirte avec l'Olympe.


    Déesse filandreuse et incongrue, la tour Eiffel provoque admiration, adoration, vénération. Chaque jour, des milliers de cars déversent devant ses quatre piliers, tels des offrandes, des curieux du monde entier, presque en transe à l'idée de poser le regard sur cette étrange construction centenaire. Sept millions de visiteurs sont prêts à gravir chaque année les 1.665 marches pour atteindre les trois étages de la Tour. Et depuis son ouverture au public en 1889, 236.445.812 personnes lui ont déjà rendu visite. (1)
    Du monde entier, les touristes saluent ''l'absurde prodige''. (2) A ses pieds, statuettes, foulards, porte-clefs ou stylos sont autant d'effigies vendues à la sauvette, vulgaires souvenirs ou gris-gris porte-bonheur. Comme le bon vin, la création de Monsieur Eiffel se bonifie en vieillissant. Elle séduit davantage aujourd'hui qu'il y a cent ans. Son culte est mondial. Avec ses 324 mètres de haut (avec son antenne), son apparente immortalité, la muse des artistes et stars de cinéma s'est rendue incontournable. L'inepte idolâtrie de la tour Eiffel serait-elle justifiée ?


    Naissance houleuse d'un mastodonte

    Zoom
    En 1886, à la présentation des projets concernant la création d'un édifice de 300 mètres de haut pour prouver la grandeur de la République française à l'Exposition universelle de 1889, la proposition de Gustave Eiffel s'impose face à celle de Jules Bourdais. Concurrent sérieux, ce dernier comptait construire un phare monumental en pierre. Mais le fer l'emporte, plus résistant au vent, plus léger, moins onéreux et plus maniable. C'est la première victoire de la Tour. Rapidement, elle riposte face à ses détracteurs, éminents intellectuels et écrivains de l'époque, signant à plus de dix une pétition contre sa construction. En choeur, Maupassant, Dumas fils, Sully Prudhomme ou encore Leconte de Lisle refusent cette nouvelle création : ''De tous les coins de l'univers, Paris s'attire la curiosité et l'admiration. Allons-nous donc laisser profaner tout cela ?'' (3) Encore au simple stade d'ébauche et sous la plume de son créateur répondant à l'ultimatum, elle triomphe : sa construction est maintenue. Elle livre ainsi bataille à plusieurs pelotons d'exécution, soucieux de démonter "l'inutile monstrueuse tour Eiffel''. (4) Mais à chaque fois, la nouvelle venue remporte la partie. Avec son oeil de lynx - ligne d'horizon à 67 kilomètres -, elle voit arriver l'ennemi. Et quand surgit la véritable guerre, l'Athéna moderne s'illustre en interceptant plusieurs messages décisifs, comme le "radiogramme de la victoire'' (5) en 1914, permettant de déjouer l'attaque des Allemands sur la Marne. Trente ans plus tard, envahissant la capitale, la Wehrmacht en prend possession, ultime symbole d'un Paris et d'une France vaincus. Cette fois encore pourtant l'invincible édifice survivra et restera debout.


    Déesse de la beauté ?


    Sans aucun complexe, la Tour remporte ainsi la bagarre soulevée par ses formes. "Les opinions peuvent diverger au sujet de la beauté du bâtiment ; à mon avis, il n'est pas beau ; mais personne ne peut nier qu'il soit superbement caractéristique ; qu'il reflète son époque ; qu'il raconte l'histoire de la société qui l'a produit", affirme Henry James en regard du nouveau Palais Garnier en 1875. Considérations toutes aussi probantes, appliquées à la Tour. Rompant abruptement avec le style architectural classique, le titan de fer fait scandale. "Monstre", "odieuse colonne de tête boulonnée", "cheminée d'usine", "lampadaire véritablement tragique", "squelette de beffroi", l'innovante construction cumule les adjectifs désobligeants. (6) Au départ simple produit de la mégalomanie française, tour de Babel illustrant l'orgueil d'un peuple, elle subit les pires attaques des intellectuels. Son architecture, absurde, faite de fer et de trous, de pleins vulgaires et de vides vertigineux, affole le sens esthétique. Vilain petit canard de la capitale, insolente verrue osant étendre son ombre sur les façades des immeubles alentours. Pourtant, dès 1889, les artistes s'intéressent à cette difformité du paysage architectural parisien. Georges Seurat, le Douanier Rousseau, Raoul Dufy et Marc Chagall la croquent, la chérissent, lui prêtent leurs palettes et recouvrent leurs toiles de sa silhouette macabre, décharnée, bien différente des édifices ronds et souples rappelant les courbes d'Aphrodite. Leurs représentations transcendent alors les toiles et offrent à Paris son nouveau symbole universel, largement contribué par le travail de Robert Delaunay aux tendances cubistes. Muse avant-gardiste, elle inspire alors poètes et écrivains au début du XXe siècle. Aragon comme Blaise Cendrars la cajolent, quand Jean Cocteau la nomme "belle girafe en dentelle"

    Poule aux oeufs d'or



    En grande partie grâce à l'adoption des artistes, le XXe siècle accueille à bras ouverts la Tour dans son paysage. Et l'ensemble des polémiques suscitées par son utilité sont désormais enterrées. Car l'icône parisienne est un véritable produit d'appel touristique. Appartenant à 60 % à la Ville de Paris et 40 % à des partenaires privés, elle assure un véritable marché financier. (8) La demoiselle chouchoute ses visiteurs. Elle les accueille dans ses ascenseurs - au nombre de sept - et leur mitonne de bons plats dès le rez-de-chaussée. Au premier étage, Le 58 Tour Eiffel, propose des menus abordables quand le deuxième niveau présente un restaurant gastronomique, Le Jules Verne, orchestré de main de maître par Alain Ducasse. A 115 mètres au-dessus du sol, le cossu repas - entrée à la carte à partir de 54 euros, plat dès 66 euros et dessert à 26 euros pour des menus entre 85 et 200 euros - ne manque pas de cachet, "voyages extraordinaires" obligent…
    Hypnotique, la Tour subjugue les touristes qui affichent, groggy, le sourire niais de l'adulateur ayant frôlé l'extase à l'approche de l'idole. En 2007, l'édifice enregistre un bénéfice net de 1,4 M€. (9) Mais le pouvoir commercial de la Tour dépasse ses pylônes. Son modèle s'exporte et se décline sous mille visages : torchons, t-shirts, casquettes, coussins, porte-clefs, boules à neige, miniatures… En abandonnant les droits d'auteur de l'image au domaine public, Gustave Eiffel s'est amputé d'une source considérable de gains. A titre d'exemple, les cartes postales de la tour Eiffel sont les plus vendues au monde, avec plus de 5 milliards d'exemplaires depuis sa création. Respectable, soit. Mais vénérable ?


    Plus qu'un substitut de divinité, la tour Eiffel s'inscrit dans une nouvelle écriture de la société française. Figure marketing, allégorie de la sexualité (silhouette aussi bien phallique que féminine), vieille fille, guerrière, mannequin filiforme, qu'importe… Elle reste avant tout le ''symbole d'audace créatrice, (…) le geste moderne par lequel le présent dit non au passé''.
     Pour Roland Barthes, elle permet ainsi aux hommes d'exercer leur imaginaire, chemin de la liberté.