Totem parisien
LES 120 ANS DE LA TOUR EIFFEL
Sophie Lebeuf pour Evene.fr - Juillet 2009
Passage obligatoire des touristes
en visite à Paris, la tour Eiffel fête ses 120 ans. Symbole de la
capitale française, elle trône à l'extrémité du Champ de Mars, les
pieds dans l'eau. Le vent, la pluie et les guerres n'ont pas vaincu
cette géante de fer. La tête dans les nuages, la vieille fille flirte
avec l'Olympe.
Déesse filandreuse et incongrue, la
tour Eiffel
provoque admiration, adoration, vénération. Chaque jour, des milliers
de cars déversent devant ses quatre piliers, tels des offrandes, des
curieux du monde entier, presque en transe à l'idée de poser le regard
sur cette étrange construction centenaire. Sept millions de visiteurs
sont prêts à gravir chaque année les 1.665 marches pour atteindre les
trois étages de la Tour. Et depuis son ouverture au public en 1889,
236.445.812 personnes lui ont déjà rendu visite. (1)
Du monde
entier, les touristes saluent ''l'absurde prodige''. (2) A ses pieds,
statuettes, foulards, porte-clefs ou stylos sont autant d'effigies
vendues à la sauvette, vulgaires souvenirs ou gris-gris porte-bonheur.
Comme le bon vin, la création de Monsieur
Eiffel
se bonifie en vieillissant. Elle séduit davantage aujourd'hui qu'il y a
cent ans. Son culte est mondial. Avec ses 324 mètres de haut (avec son
antenne), son apparente immortalité, la muse des artistes et stars de
cinéma s'est rendue incontournable. L'inepte idolâtrie de la tour
Eiffel serait-elle justifiée ?
Naissance houleuse d'un mastodonteEn
1886, à la présentation des projets concernant la création d'un édifice
de 300 mètres de haut pour prouver la grandeur de la République
française à l'Exposition universelle de 1889, la proposition de Gustave
Eiffel s'impose face à celle de Jules Bourdais. Concurrent sérieux, ce
dernier comptait construire un phare monumental en pierre.
Mais le
fer l'emporte, plus résistant au vent, plus léger, moins onéreux et
plus maniable. C'est la première victoire de la Tour. Rapidement, elle
riposte face à ses détracteurs, éminents intellectuels et écrivains de
l'époque, signant à plus de dix une pétition contre sa construction. En choeur,
Maupassant,
Dumas fils,
Sully Prudhomme ou encore
Leconte de Lisle refusent cette nouvelle création :
''De tous les coins de l'univers, Paris s'attire la curiosité et l'admiration. Allons-nous donc laisser profaner tout cela ?'' (3)
Encore au simple stade d'ébauche et sous la plume de son créateur
répondant à l'ultimatum, elle triomphe : sa construction est maintenue.
Elle livre ainsi bataille à plusieurs pelotons d'exécution, soucieux de
démonter
"l'inutile monstrueuse tour Eiffel''. (4) Mais à
chaque fois, la nouvelle venue remporte la partie. Avec son oeil de
lynx - ligne d'horizon à 67 kilomètres -, elle voit arriver l'ennemi.
Et quand surgit la véritable guerre, l'Athéna moderne s'illustre en
interceptant plusieurs messages décisifs, comme le
"radiogramme de la victoire'' (5)
en 1914, permettant de déjouer l'attaque des Allemands sur la Marne.
Trente ans plus tard, envahissant la capitale, la Wehrmacht en prend
possession, ultime symbole d'un Paris et d'une France vaincus. Cette
fois encore pourtant l'invincible édifice survivra et restera debout.
Déesse de la beauté ?Sans aucun complexe, la Tour remporte ainsi la bagarre soulevée par ses formes.
"Les
opinions peuvent diverger au sujet de la beauté du bâtiment ; à mon
avis, il n'est pas beau ; mais personne ne peut nier qu'il soit
superbement caractéristique ; qu'il reflète son époque ; qu'il raconte
l'histoire de la société qui l'a produit", affirme
Henry James en regard du nouveau
Palais Garnier
en 1875. Considérations toutes aussi probantes, appliquées à la Tour.
Rompant abruptement avec le style architectural classique, le titan de
fer fait scandale.
"Monstre",
"odieuse colonne de tête boulonnée",
"cheminée d'usine",
"lampadaire véritablement tragique",
"squelette de beffroi",
l'innovante construction cumule les adjectifs désobligeants. (6) Au
départ simple produit de la mégalomanie française, tour de Babel
illustrant l'orgueil d'un peuple, elle subit les pires attaques des
intellectuels. Son architecture, absurde, faite de fer et de trous, de
pleins vulgaires et de vides vertigineux, affole le sens esthétique.
Vilain petit canard de la capitale, insolente verrue osant étendre son
ombre sur les façades des immeubles alentours.
Pourtant, dès 1889, les artistes s'intéressent à cette difformité du paysage architectural parisien. Georges Seurat, le Douanier Rousseau, Raoul Dufy et Marc Chagall
la croquent, la chérissent, lui prêtent leurs palettes et recouvrent
leurs toiles de sa silhouette macabre, décharnée, bien différente des
édifices ronds et souples rappelant les courbes d'Aphrodite. Leurs
représentations transcendent alors les toiles et offrent à Paris son
nouveau symbole universel, largement contribué par le travail de
Robert Delaunay aux tendances cubistes. Muse avant-gardiste, elle inspire alors poètes et écrivains au début du XXe siècle.
Aragon comme
Blaise Cendrars la cajolent, quand
Jean Cocteau la nomme "belle girafe en dentelle"
Poule aux oeufs d'orEn
grande partie grâce à l'adoption des artistes, le XXe siècle accueille
à bras ouverts la Tour dans son paysage. Et l'ensemble des polémiques
suscitées par son utilité sont désormais enterrées. Car l'icône
parisienne est un véritable produit d'appel touristique. Appartenant à
60 % à la Ville de Paris et 40 % à des partenaires privés, elle assure
un véritable marché financier. (8) La demoiselle chouchoute ses
visiteurs. Elle les accueille dans ses ascenseurs - au nombre de sept -
et leur mitonne de bons plats dès le rez-de-chaussée. Au premier étage,
Le 58 Tour Eiffel, propose des menus abordables quand le deuxième
niveau présente un restaurant gastronomique, Le Jules Verne, orchestré
de main de maître par
Alain Ducasse.
A 115 mètres au-dessus du sol, le cossu repas - entrée à la carte à
partir de 54 euros, plat dès 66 euros et dessert à 26 euros pour des
menus entre 85 et 200 euros - ne manque pas de cachet, "voyages
extraordinaires" obligent…
Hypnotique, la Tour subjugue les
touristes qui affichent, groggy, le sourire niais de l'adulateur ayant
frôlé l'extase à l'approche de l'idole. En 2007, l'édifice enregistre
un bénéfice net de 1,4 M€. (9) Mais le pouvoir commercial de la Tour
dépasse ses pylônes. Son modèle s'exporte et se décline sous mille
visages : torchons, t-shirts, casquettes, coussins, porte-clefs, boules
à neige, miniatures… En abandonnant les droits d'auteur de l'image au
domaine public, Gustave Eiffel s'est amputé d'une source considérable
de gains. A titre d'exemple, les cartes postales de la tour Eiffel sont
les plus vendues au monde, avec plus de 5 milliards d'exemplaires
depuis sa création. Respectable, soit. Mais vénérable ?
Plus
qu'un substitut de divinité, la tour Eiffel s'inscrit dans une nouvelle
écriture de la société française. Figure marketing, allégorie de la
sexualité (silhouette aussi bien phallique que féminine), vieille
fille, guerrière, mannequin filiforme, qu'importe… Elle reste avant
tout le
''symbole d'audace créatrice, (…) le geste moderne par lequel le présent dit non au passé''.
Pour
Roland Barthes, elle permet ainsi aux hommes d'exercer leur imaginaire, chemin de la liberté.